L’empathie, un voyage au bout de la nuit.
Le concept d’empathie est pour moi encore un concept dont je peux ressentir pleinement l’absence tant il a été fourvoyé. Il est tellement difficile d’être vraiment présent à soi dans l’instantanéité des relations humaines, par la seule volonté. Vouloir être empathique, je trouve cela bien présomptueux. S’il y a bon nombre d’écrits critiques sur l’empathie, la sympathie et la compassion, il y en a peu sur l’antipathie. Les sentiments péjoratifs sont pourtant aussi courants dans le monde que les sentiments positifs montés en exigences, ce compris dans le monde de la santé qui est de plus en plus géré sans état d’âme, au nom d’une impersonnelle rentabilité et efficacité du système.
Je reprends le titre d’un ouvrage de Céline pour intituler ce nouvel essai. Bien qu’il y ait de l’horreur dans « Voyage au bout de la nuit », je n’ai retenu de cette histoire que l’empathie de l’anti-héros. Il me semble qu’il reçoit l’existence de plein fouet avec une empathie pure, sans capacité de rationaliser, de rendre crédible ce qui se vit autour de lui, dans cette guerre des hommes contre des hommes. Il est pour moi nu au monde, le voile de nos illusions est pour lui à jamais déchiré et qu’y a-t-il de plus pénible que d’être avec soi-même quand la rencontre avec cet en-soi est aussi une rencontre avec ce que nous portons de plus médiocre, ou d’inconstant ?
Serait-ce au cœur de la nuit que le Soi aurait rendez-vous avec lui-même ?
Soyez empathique ! Thierry Tournebise commence sa démonstration par cette injonction qu’il qualifie de contradictoire, ce faisant impossible. Il qualifie l’empathie de narcissisme relationnel, qu’il compare à une narcose, un hypnotique. Car il refuse l’idée d’une faculté de faire comme si nous étions à la place de l’autre. Lorsque trouver sa propre place n’est déjà pas évident, il me semble que rejoindre l’autre dans sa pensée, n’est guère plus aisé. Se mettre à la place de l’autre, ce serait en vérité se donner l’assurance de se perdre soi et de nier l’autre ou de l’utiliser. D’où ce renversement chez Tournebise que je trouve fabuleux : « il ne s’agit pas de se mettre à la place mais de s’ouvrir à, il ne s’agit pas d’être distant, mais d’être distinct ». En d’autres termes, s’imaginer se mettre à la place de l’autre pour le comprendre, cela revient à ne pas le comprendre, tout en ne se comprenant pas soi-même. Pour ne pas vivre ce double écueil, il s’agirait d’être plus sensible, pour devenir plus lucide ; et éviter de tomber dans un imaginaire émotionnel.
Ma définition de l’empathie serait de la comprendre comme un mouvement itératif et dialogique, entre la compassion et une distance solennelle, entre le cœur et la raison. J’ose alors écrire que l’empathie dans ce qu’elle présente de stabilité conceptuelle, n’existe pas. Elle serait un trompe-l’œil. Je pense encore que l’empathie est une faculté, non pas un état. Et si ce terme est issu de la philosophie des Arts, sans empathie pas d’Art car il n’y a rien d’utile dans la poésie ou la musique. Mais que ressentez-vous face à un tableau, en écoutant le Requiem de Mozart. Aimer ou détester ce n’est pas ressentir, c’est juger. Qui peut rester insensible à l’Hiver de Vivaldi ou l’Ave Maria de Caccini ? Je pense donc que la compassion est l’expérience d’une faculté d’empathie face à la souffrance de l’autre. Comment être en résonance, au diapason de celui qui souffre, sans souffrir un instant soi-même. Et la sympathie alors… Je dirais que c’est simplement lorsque nous nous comparons en termes de similitude. L’empathie est donc une faculté, bon nombre de phénomènes en découlent, qu’ils soient considérés comme positifs ou négatifs.
Cette expérience se voudrait donc plus corporelle qu’intellectuelle. Elle serait de l’ordre de la perception, du ressenti, un sens qui se ferait à partir de la somme de nos cinq sens. Si un renard a pu l’apprendre à un petit prince, pourquoi pas nous ?
L’empathie, c’est alors plus qu’un concept, c’est la métaphore du phare dans la nuit, qui me permet de me diriger vers la connaissance de moi, pour rencontrer l’autre. Et au-delà de l’identité de citoyen, je pense que notre vraie identité est à découvrir. Non pas celle qui s’exprime par notre fonction ou qui est inscrite dans le registre communal. Notre identité pure se rencontre, en trouvant l’enfant en nous, qui a encore peur lorsqu’il se trouve seul dans sa nuit.
J’espère qu’un jour l’imaginaire qui se construit à partir de nos diverses représentations d’un monde, tellement coloré de ce trop de nous, disparaisse pour laisser place une aube brillante pour chacune et chacun de nous. Combien de levers de soleil n’obligent pas au silence l’esprit le plus bruyant ?
J’écrivais à vingt ans : « Deux lucioles dans la nuit, c’est déjà une poésie ».



